Éditorial: Covid-19 : tragédies, réalismes et espérances

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Le virus est entré dans nos vies. La vie se rétrécit dans l’espace. Le mouvement est devenu une idée, qu’il faut réfléchir, anticiper, préparer, organiser. Pour aller acheter le pain, c’est mieux à 7 heures du matin, plutôt qu’à 10 heures. C’est ce qu’on se dit au téléphone, sur les réseaux sociaux. Pour les packs de lait et d’eau, avec le confinement, la quarantaine, on espère que les supermarchés seront moins pris d’assaut, que les gens cesseront de s’y agglutiner en masse. Discipline. Citoyenneté. On est sage, on apprend à l’être. Il s’agit de croiser un minimum de personnes, de circuler aussi peu que possible, parce qu’on ne sait pas soi-même si on est malade. C’est vrai…

Le temps ne ressemble plus à rien.

Celui du dehors fait penser à une fuite, contre laquelle des hommes et des femmes en blanc luttent, une course contre la montre perdue d’avance, à en croire les annonces catastrophiques. Le virus attrape les gens à la gorge, soudainement. Ils appellent le 15, qui ne peut plus les prendre en charge. Ils ont du mal à respirer, ils doivent rester chez eux, à l’hôpital on ne prend plus que les gens en détresse, si toutefois il y a une machine pour eux. Sinon, tant pis, ils serrent leurs chances. Ou meurent.

Le temps du dedans, lui, s’étire comme un élastique, une heure ressemble à trois jours. Trois jours, trois mois. L’élastique tend tout le monde. Le temps, c’est de l’espace. Ou l’inverse, peut-être ?

On regarde les jours défiler depuis le début de la crise sanitaire et c’est comme un compte à rebours. Si la période d’incubation dure d’un à quatorze jours, et le plus souvent autour de cinq jours, ça signifie qu’à partir de ce mercredi, les personnes contaminées vendredi ou samedi commenceront à se sentir des symptômes ? Des symptômes comment d’ailleurs ? Le nez qui coule ? Oui, mais non, peut-être, en fait on ne sait pas trop. La toux, elle serait sèche, et sous forme de quinte, pas forcément hein, ça dépend des gens, certains n’ont rien avant des complications graves. Alors, la fièvre, ça oui, ce serait un signe, un vrai, mais pas de quoi paniquer si on n’a pas 40, OK, pas la peine d’appeler les autorités sanitaires.

Du coup, le thermomètre est sorti de l’armoire à pharmacie, il trône à côté de la cafetière, ou sur la commode dans le salon. Deux prises de température par jour, matin et soir. Beaucoup de gens font ça, les asthmatiques, les diabétiques, les personnes sous chimiothérapie ou radiothérapie, oui, les « gens à risque »… Hum, les gens flippés, en vrai.

Ces jours où le monde s’est confiné

La sédentarité pousse nos cerveaux dehors, comme un réflexe de survie. L’angoisse oblige à chercher des réponses aux questions qui se cognent et mettent nos logiques en pièces. On veut lutter contre ce chaos intérieur. La tentation d’errer sur les réseaux sociaux est forte. On tombe sur des concepts, vrais, faux, qu’importe, des éléments de réponses qui ne font pas toujours du bien, mais qui électrisent, genre on vit tous dans une espèce de « Hunger Game » géant. Ou comme si on se lançait dans un puzzle de 10 000 pièces, avec un temps imparti, et qu’on trouvait enfin deux pièces qui ont l’air de se ressembler et qui potentiellement, pourraient s’assembler.

La connexion compulsive

C’est là qu’on découvre des trucs comme « les super-contaminateurs », des gens qui diffuseraient le virus dix fois plus que les autres. Waaaahhh… Un peu comme s’il y avait des méchants, plus, plus, plus. On tape « profil », pour savoir comment les reconnaître. On croit qu’on va avancer comme ça. Ah, bah non, désolé, les scientifiques bottent en touche. On n’est pas dans un jeu vidéo, les gars. On lit que les enfants sont des « diffuseurs ». On les regarde autrement, ils mouchent tout le temps, ils toussent partout, et c’est fou comme ils postillonnent. On finit par croire qu’on a des yeux bioniques, qu’on les voit, les fameuses gouttelettes virales.

Une petite voix souffle : panique pas, renseigne-toi. OK, on y retourne alors : se connecter compulsivement aux réseaux sociaux, conjurer l’ignorance, se rassurer, trouver des nouvelles en temps réel de ce moment qui se vit comme une fin du monde en forme de vacances générales. Eh, les gars, « nous sommes en guerre », le président de la République l’a répété plusieurs fois, en précisant qu’il ne faut pas céder à la panique. Donc, la guerre, sans panique… L’angoisse décuple, en fait. La panique était là, avant la déclaration de guerre au méchant virus, partout : les médecins débordés qui crient à l’aide, les hôpitaux saturés qui annoncent « une catastrophe » dans les jours à venir, des soignants en danger qui travaillent sans masque, d’autres qui se protègent en scotchant des sacs-poubelles autour de leur corps, les malades ne se comptent plus en tests. Et le trépas se transforme en chiffre sans adieu ni cérémonie.




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